L'acteur Centaure

Des chevaux et des hommes (ni chevaux ni hommes)

C'est l'histoire d'un acteur qui n'existait pas, d'un être qui restait à inventer. Né d'affinités fusionnelles entre un humain et un équin, l'acteur-centaure a connu une belle croissance depuis le début des années 90, suite à la rencontre de Camille et Manolo, tous deux férus d'un théâtre physique et sensitif et "ferrés" par les charmes de la race équine.

 

A pied ou à califourchon, au pas ou "plein cul", debout sur une échine ou lovés contre une encolure, les fondateurs du Théâtre du Centaure ne font qu'un avec l'animal qui se cabre en chacun d'eux, pour se transformer en poétiques bêtes de scènes.

 

Après avoir fait entrer les sabots de leurs chevaux dans les théâtres à l'italienne et autres temples de la dramaturgie avec Les Bonnes de Jean Genet ou le MacBeth de Shakespeare, ils s'attellent gaillardement aux enjeux du XXIe siècle. Et mêlent à un "vocabulaire" puisé dans la grammaire équestre (de la voltige à la haute école, en passant par les chevauchées cosaques ou tauromachiques), mille et un langages chorégraphiques et cinématographiques.

 

 

 

 

Le Centaure du futur : un acteur de cinéma ?

« Au théâtre, on est toujours dans un plan moyen et un plan séquence d’une heure et demie, pas de place pour les grandes envolées de galop sur une falaise…La suite logique surgit comme une évidence. Ses retombées - obtenir le prix du spécial du jury sur une compétition internationale de courts-métrages (l’Adana Goldenboll 2008, en Turquie) – s’avèrent moins prévisibles pour un dépucelage audiovisuel. Dès lors, les tournées du Théâtre du Centaure deviennent aussi prétexte à de nouveaux tournages, nouveaux « poèmes » d’art et d’essai qui viendront alimenter Flux, création 2009 éternellement inachevée. Ivresse d’un pas de deux enjôleur dans les ruelles d’Istanbul à l’heure ou passent les éboueurs. Course poursuite au coude à coude avec un tramway italien. Lumineux travelling sur les usines pétrochimiques au cœur battant du port de Rotterdam. Commerce d’amours tarifées entre un homme ému et une femme centaure dans une friche défraichie donnant sur le Bosphore. Défilé de containers qui s’entrechoquent en bord de méditerranée. Face à l’immensité des espaces de transit internationaux, le centaure a définitivement l’étoffe d’un héros de road-movie expérimental.

Comme souvent, l’hypothèse a germé comme une intuition, née de la pratique assidue, au quotidien, d’une créature à quatre yeux, greffe non chirurgicale d’un buste humain sur un corps d’équin : le langage de la mythologique bête de scène rejoindrait naturellement celui du cinéma. Il faut dire qu’en terme de cadrage, Camille a tout de suite eu, pour le coup, la frappe chirurgicale. Ralenti sur un jeu d’antérieurs et postérieurs communément masqué par le réflexe du plan large, gros plans sur une main, un sabot, un frémissement de peau… Après vingt ans de vie commune avec sa famille équine, elle reconnaitrait presque les yeux fermés les tressaillements particuliers de chaque animal, le tempo de ses foulées, la chorégraphie de ses sursauts. Camille est sans doute la seule capable de manier la caméra dans l’œil du cyclone quand Manolo enchaîne les cabrioles de haute école. Elle sait que tout se joue au quart de seconde près. Anticiper le mouvement de la pirouette. Cadrer au bon moment au bon endroit. Se dérober ni trop tôt ni trop tard pour éviter la collision. Prendre du recul pour faire entrer le centaure entier dans l’image, ou le laisser prendre du large.

l'acteur centaure

 

Devenus auteurs de performances contemporaines d'art et d'essai, Camille et Manolo ne cessent de faire la nique aux compartimentations absurdes qui opposent l'homme et l'homme, l'âne et le centaure, le corps et la parole, l'art et la vie... Eux-mêmes vivent les quatre fers dans le crottin et la tête dans les étoiles, une utopie chevillée à ce corps qu'ils veulent double : ré émerveiller une génération désenchantée, globalisée, atomisée, sans la bercer d'illusions scéniques. Camille, Manolo et leur famille d'étalons frisons, lusitaniens, arabes ou sangs mêlés ont passé des années par dizaines à s'apprivoiser. Aujourd'hui, ils se meuvent et s'émeuvent en centaures, revendiquant ce court poème que leur dédie l'auteur et dramaturge Fabrice Melquiot : "1+1=1".

 

Cathy Blisson. Journaliste. 2010

 

 

 

 

Caméra suspendue au bout d’une corde, en haut d’une grue ou « montée » sur moto, en matière de tournageaussiCamille et Manolo marchent à l’instinct, et au culot qui va avec. L’effet de surprise leur est rarement préjudiciable. Ainsi la fine équipe a –t-elle filmé Camille, lancée debout au grand galop sur la digue du grand large, 1m20 de large et 5 mètres de vide de chaque côté ; ainsi est apparue la légende officielle du « plan à 10 millions d’euros » (prix de l’amende encourue) à la faveur d’un passage express devant une mosquée d’Istanbul. Et lorsque leurs étalons ont débarqué sous la coupole en verre d’un passage intérieur en Italie, le temps que les commerçants s’en émeuvent, la foule avait fait rempart autour d’eux et la scène était dans la boite.

Aujourd’hui pour Camille et Manolo, cette mémoire vidéo a la saveur d’une récompense symbolique : le geste qu’ils auront mis des années à peaufiner en complicité avec des moitiés animales qu’ils se doivent de ne jamais trahir, connaîtra une espérance de vie plutôt qu’une existence éphémère. A l’âge de raison de la compagnie, cet éphémère des débuts n’émoustille plus tellement le duo fondateur. Le temps est aux sillons creusés dans la durée. Derrière l’objectif de la caméra ou sa table de montage, Camille recompose graphiquement le centaure historique, en renouant avec ses passions plasticiennes. Bienheureuse solitude de l’incubation avant montage et étalonnage, assaisonnement minutieux des contrastes, cinéphilie et romantisme assumés se substituent aux frénésies de la diffusion à tout prix.  Manolo, lui, se colle à l’écriture d’un long métrage nommé « Silence ». Le héros, c’est l’un des personnages qu’il incarne dans une performance live qui fait le sel de « Flux » : Pims, Golden Boy hyper(ré)actif, bouillonnant, volubile, inspiré de la personnalité du lusitanien Bhima qu’il chevauche en centaure. Fasciné par cette figure médiatique du trader, « jeunes mecs pleins de sang, de sève et d’énergie animaledressés pour jouer les killers et à qui l’on fait porter tous les malheurs de la crise », Manolo s’est plongé dans les mémoires des Kerviel et consorts. Navigant entre tour de verre et tripots des bâts fonds, son Pims « serial winner » devenu « non grata » dans un monde globalisé qui ressemble fort à la société sans utopie qui nous abrite, à ceci près que centaures et humains s’y côtoient sans y prêter plus d’attention que ça. A ceci près qu’une énigmatique femme-centaure  viendra troubler ce semblant de normalité, récurrente apparition traversant des paysages lunaires, lancée debout sur trois étalons noirs vers le temple de verre où Pims se débat. A ceci prêt que l’appât censé perdre Pims est une Ophélie shakespearienne baptisée Médéa, et qu’elle verse des larmes devant un aquarium de méduses…

C. Blisson. Journaliste. 2010.

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